Psychiatrie

Trouble Bipolaire

Trouble chronique de l'humeur alternant épisodes maniaques et dépressifs, avec risque suicidaire majeur et traitement thymorégulateur à vie.

Contenu pédagogique destiné aux étudiants infirmiers. Ne remplace pas un avis médical.

Notre méthode

Le trouble bipolaire est un trouble chronique de l'humeur caractérisé par l'alternance d'épisodes maniaques ou hypomaniaques (euphorie, désinhibition) et d'épisodes dépressifs majeurs, entrecoupés de périodes d'euthymie. Le DSM-5 distingue le type 1 (au moins un épisode maniaque franc) et le type 2 (hypomanie associée à au moins un épisode dépressif sans manie franche). Le rôle IDE porte sur la surveillance thymique, l'observance du traitement thymorégulateur et l'évaluation du risque suicidaire à chaque contact.
Prévalence
France : environ 1 à 2 millions de personnes concernées. Sous-diagnostic fréquent : délai moyen de 8 à 10 ans entre premiers symptômes et diagnostic (HAS 2015).
Âge typique
Début typique entre 18 et 25 ans (plus précoce que la dépression unipolaire). Rare après 50 ans (rechercher cause organique si début tardif). Premier épisode souvent dépressif, manie apparaît en moyenne 5 ans après.
Mortalité
Risque suicidaire très élevé par rapport à la population générale, majorité des suicides en phase dépressive ou mixte. Surmortalité cardiovasculaire associée. Espérance de vie significativement réduite.

Précoces

Signes précoces

Hypomanie (type 2)Élévation modérée de l'humeur, énergie augmentée, besoin de sommeil réduit (5-6 h), productivité accrue, fonctionnement social préservé. L'IDE repère le changement par rapport à l'état habituel du patient.
Épisode dépressifTristesse intense, anhédonie, fatigue, troubles du sommeil et de l'appétit, idées noires, ralentissement psychomoteur. Évaluer systématiquement le risque suicidaire.
Prodrome de virage maniaqueInsomnie progressive (3-4 h/nuit), irritabilité inhabituelle, projets multiples, désinhibition verbale ou comportementale. Alerte : consulter le psychiatre dans les 48 h.

Évolutifs

Signes évolutifs

Manie franche (type 1)Euphorie pathologique, hyperactivité incessante, mégalomanie, logorrhée, insomnie quasi totale (0-2 h), désinhibition sexuelle et financière. Nécessite une hospitalisation.
Épisodes mixtesAgitation + tristesse + désespoir simultanés, association de symptômes maniaques et dépressifs. Risque suicidaire maximal car désespoir + impulsivité.

Tardifs

Signes tardifs

Cycles rapidesAu moins 4 épisodes par an, résistance fréquente aux traitements, hospitalisations répétées. Dépister l'hypothyroïdie et les antidépresseurs en monothérapie.

Gravité

Signes de gravité

Manie délirante avec caractéristiques psychotiquesDélire mégalomaniaque, hallucinations, désorganisation du comportement, agressivité. Indication de SDRE si dangerosité. Sécuriser l'environnement.
Crise suicidaire aiguëIdées actives avec plan précis et moyen accessible, désespoir absolu, isolement. Columbia C-SSRS systématique. Ne jamais laisser le patient seul, alerter immédiatement.
État de mal maniaqueManie prolongée supérieure à 1 mois avec épuisement physique, déshydratation, rhabdomyolyse. Indication d'ECT en urgence. Surveiller l'hydratation et les constantes.

Mécanisme

Phase maniaque : le cerveau s'emballe avec euphorie, désinhibition, mégalomanie, hyperactivité motrice, insomnie quasi totale et énergie débordante.
Phase dépressive : le cerveau ralentit avec tristesse, anhédonie, fatigue profonde et ralentissement psychomoteur, tableau similaire à l'épisode dépressif majeur.
Perturbation des rythmes circadiens : sensibilité à la privation de sommeil qui déclenche fréquemment la manie, d'où l'importance de l'hygiène du sommeil.
Embrasement progressif : les premiers épisodes sont déclenchés par un stress, puis les suivants deviennent spontanés avec raccourcissement des intervalles libres.

Conséquences

Alternance épisodique : phases maniaques et dépressives séparées par des périodes d'euthymie, avec conduites à risque en manie
Retentissement fonctionnel : ruptures professionnelles, sociales et familiales lors de chaque épisode
Risque suicidaire permanent : maximal en phase dépressive et en épisodes mixtes (désespoir + impulsivité)
Comorbidités fréquentes : addictions, anxiété et syndrome métabolique sous antipsychotiques

Évolution

Sans traitement : aggravation progressive avec épisodes de plus en plus fréquents et sévères, risque suicidaire croissant et détérioration fonctionnelle. Avec traitement thymorégulateur au long cours : stabilisation thymique chez la majorité des patients, réduction majeure du risque suicidaire sous lithium.
Hérédité : composante génétique forte, risque très élevé si parent au premier degré atteint
Addictions : alcool · cannabis et cocaïne fréquemment associés · facteurs majeurs de déstabilisation thymique
Comorbidités psychiatriques : anxiété, TOC et TDAH fréquemment associés
Traumatismes dans l'enfance : maltraitances, carences affectives
Perturbations du sommeil : la privation de sommeil est un déclencheur fréquent de virage maniaque

Critères diagnostiques

Type 1 (DSM-5) : au moins un épisode maniaque (humeur exaltée avec au moins trois symptômes pendant sept jours ou plus, ou hospitalisation), avec ou sans épisodes dépressifs
Type 2 (DSM-5) : au moins un épisode hypomaniaque (quatre jours ou plus, sans hospitalisation) associé à au moins un épisode dépressif majeur, sans manie franche
Épisode maniaque : euphorie ou irritabilité associée à au moins trois critères parmi estime de soi augmentée, insomnie, logorrhée, fuite des idées, distractibilité, hyperactivité, conduites à risque
Retentissement fonctionnel : altération significative du fonctionnement professionnel, social ou familial, ou nécessité d'hospitalisation
Exclusion organique : non imputable à une substance (cocaïne, amphétamines, corticoïdes) ni à une affection médicale (hyperthyroïdie)

Diagnostic différentiel

Dépression unipolaire récurrente : pas d'antécédent maniaque ou hypomaniaque, réponse aux antidépresseurs en monothérapie
Trouble schizoaffectif : symptômes psychotiques persistant en dehors des épisodes thymiques
TDAH de l'adulte : hyperactivité chronique sans épisodicité ni phases dépressives
Hyperthyroïdie : tachycardie, amaigrissement, tremblements fins, TSH effondrée (bilan thyroïdien systématique)

Examens complémentaires

Échelles YMRS et PHQ-9

YMRS supérieur à 20 : manie franche, 12-19 : hypomanie. PHQ-9 supérieur ou égal à 10 : épisode dépressif significatif. Suivi objectif de la polarité thymique.Administrer les échelles bimensuellement en phase aiguë puis mensuellement ; transmettre les scores et leur évolution au psychiatre ; alerter si YMRS supérieur à 12 ou PHQ-9 supérieur à 15.

Lithémie plasmatique

Lithémie d'entretien 0,5 à 0,8 mEq/L (RCP Téralithe), jusqu'à 0,8-1,2 mEq/L en phase aiguë ou pour les formes LP. Toxicité dès 1,5 mEq/L (tremblements, diarrhées, confusion).Prélever le matin à jeun, 12 heures après la dernière prise sur prescription médicale ; transmettre le résultat au médecin ; alerter immédiatement si lithémie supérieure à 1,5 mEq/L (surdosage).

Bilan thyroïdien (TSH) et rénal (créatinine)

TSH 0,4 à 4 mUI/L, créatinine normale, DFG supérieur à 60 mL/min. Hypothyroïdie et néphropathie possibles sous lithium au long cours.Prélever sur prescription médicale ; alerter le médecin si TSH supérieure à 4 mUI/L ou créatinine croissante (néphropathie possible) ; contrôle tous les 3-6 mois.

Columbia C-SSRS (risque suicidaire)

Absence d'idéation suicidaire et de comportement suicidaire. Risque maximal en phase dépressive et en épisodes mixtes.Évaluer systématiquement le risque suicidaire à chaque contact ; transmettre le niveau d'idéation au psychiatre ; alerter immédiatement si plan + intention + accès aux moyens.

Phase aiguë

Actif

Antipsychotiques atypiques (olanzapine, quétiapine, aripiprazole)Épisode maniaque aigu ou en association avec un thymorégulateur. Surveillance du syndrome métabolique : poids mensuel, glycémie et lipides trimestriels. Administration sur prescription médicale.

Phase aiguë puis relais thymorégulateur

Support

Électroconvulsivothérapie (ECT)Indiquée dans les formes résistantes, la manie délirante sévère ou le risque suicidaire imminent. Préparer le patient (bilan pré-anesthésique, jeûne, voie veineuse) et surveiller en post-séance.

8 à 12 séances en phase aiguë

Traitement de fond

Actif

Lithium (Téralithe) : thymorégulateur de référencePremière intention dans le trouble bipolaire type 1. Lithémie d'entretien 0,5 à 0,8 mEq/L (RCP Téralithe), jusqu'à 0,8-1,2 mEq/L en phase aiguë ou pour les formes LP. Effet anti-suicidaire unique parmi les thymorégulateurs. Administration sur prescription médicale, surveillance lithémie régulière.

Traitement à vie

Actif

Alternatives au lithium (valproate, lamotrigine, carbamazépine)En cas de contre-indication ou d'échec du lithium. Valproate : efficace sur les cycles rapides et les épisodes mixtes. Lamotrigine : prévention des récidives dépressives. Administration sur prescription médicale.

Traitement au long cours

Support

TCC spécialisée et thérapie des rythmes sociaux (IPSRT)Psychothérapies en complément du traitement médicamenteux. Reconnaissance des prodromes, régulation émotionnelle, hygiène du sommeil. Réduction significative des rechutes.

6 à 12 mois puis séances d'entretien

Support

Mesures de protection et hospitalisationEnvironnement calme, réduction des stimuli en phase maniaque. SDRE si dangerosité pour soi ou autrui (procédure administrative). Sécuriser l'environnement si risque suicidaire.

Durée de l'épisode aigu

Éducation

Psychoéducation et observanceEnseigner la maladie chronique, les prodromes à reconnaître, l'importance de l'observance (arrêt du lithium : récidive rapide). Carnet de l'humeur quotidien, hygiène du sommeil, abstinence alcool et drogues.

Accompagnement continu

Suicide

Risque suicidaire très élevé. Majorité des suicides surviennent en phase dépressive ou en épisode mixte.

Prévention

Évaluer le risque suicidaire avec le Columbia C-SSRS à chaque contact ; alerter immédiatement le psychiatre si idéation active avec plan ou intention ; transmettre le numéro 3114 au patient ; renforcer la surveillance lors des épisodes mixtes.

Signes d'alerte

Idées suicidaires verbalisées ou détectées au C-SSRS · Calme suspect et inhabituel après une période d'agitation · Désespoir absolu avec isolement et abandon des projets

Résistance thérapeutique et cycles rapides

Résistance fréquente (échec d'au moins deux thymorégulateurs). Cycles rapides (quatre épisodes ou plus par an) : forme de mauvais pronostic.

Prévention

Surveiller les signes de non-amélioration ; alerter le psychiatre si absence de stabilisation après traitement optimal ; dépister les facteurs de déstabilisation (addictions, inobservance, hypothyroïdie, antidépresseurs en monothérapie).

Signes d'alerte

Intervalles libres de plus en plus courts entre les épisodes · Rechute malgré lithémie dans la cible thérapeutique · Consommation active d'alcool ou de cannabis associée

Addictions comorbides

Comorbidité addictive très fréquente : alcool, cannabis et cocaïne. Les addictions aggravent le pronostic et déstabilisent l'humeur.

Prévention

Dépister systématiquement les consommations à chaque contact ; alerter le médecin si alcool et valproate associés (toxicité hépatique majorée) ; orienter vers l'addictologue si consommation active.

Signes d'alerte

Haleine alcoolisée ou signes d'alcoolisation lors des entretiens · Déstabilisation thymique inexpliquée malgré observance correcte · Aveux de consommation ou sollicitation de benzodiazépines

Syndrome métabolique iatrogène

Syndrome métabolique fréquent sous antipsychotiques atypiques : obésité, diabète, dyslipidémie.

Prévention

Surveiller le poids mensuellement et la glycémie/les lipides trimestriellement ; alerter le médecin si prise de poids supérieure à 5 kg ou glycémie supérieure à 1,10 g/L pour adaptation thérapeutique sur PM ; encourager l'activité physique 150 min/semaine.

Signes d'alerte

Prise de poids supérieure à 5 kg en 3 mois · Glycémie à jeun supérieure à 1,10 g/L · Soif excessive et polyurie (dépistage diabète)

Comprendre sa maladie : le trouble bipolaire est une maladie chronique qui ne se guérit pas mais se stabilise très bien avec un traitement adapté
Observance du lithium : ne jamais arrêter sans avis médical, l'arrêt entraîne une récidive rapide. Les effets secondaires (tremblements, soif, prise de poids) se gèrent avec le médecin
Hygiène du sommeil : dormir 7 à 8 heures à horaires fixes. Insomnie persistante inférieure à 5 heures : signal d'alarme de virage maniaque, consulter dans les 48 heures
Abstinence alcool et drogues : l'alcool majore la dépression et la toxicité du lithium, le cannabis augmente fortement le risque de virage psychotique. L'abstinence totale est recommandée
Carnet de l'humeur : noter quotidiennement humeur, sommeil et événements pour repérer les prodromes et agir avant l'épisode complet
Idées suicidaires : ce sont des symptômes de la maladie, pas une faiblesse. En parler est une protection. Numéro 3114 disponible 24h/24

Surveillance prioritaire

Thymie et prodromes (YMRS/PHQ-9)

Quotidienne en hospitalisation, bimensuelle en phase aiguë ambulatoire, mensuelle en stabilisation · Euthymie stable, YMRS inférieur à 12, PHQ-9 inférieur à 10, sommeil 7-8 h/nuit régulier

Alerte

Insomnie <5 heures plusieurs nuits consécutives : noter l'humeur sur l'échelle YMRS et transmettre au psychiatre sous 48 hAgitation associée à tristesse profonde (épisode mixte) : alerter immédiatement le psychiatre pour évaluation du risque suicidaireYMRS >12 ou PHQ-9 >15 au suivi bimensuel : vérifier la prise du traitement et programmer une consultation anticipée

Risque suicidaire (Columbia C-SSRS)

Systématique à chaque contact (risque suicidaire très élevé par rapport à la population générale) · Absence d'idées suicidaires, projet de vie verbalisé, pas de plan ni d'intention

Alerte

Idéation active avec plan, intention et accès aux moyens : alerter le psychiatre immédiatement (SDRE si imminent)Calme suspect et inhabituel après période d'agitation : évaluer le risque suicidaire par le C-SSRS et transmettre au médecinIdées suicidaires récurrentes malgré le traitement : noter la fréquence et l'intensité, sécuriser l'environnement

Observance et lithémie

Lithémie tous les 5 jours jusqu'à équilibre, puis tous les 3-6 mois · Lithémie d'entretien 0,5 à 0,8 mEq/L (RCP Téralithe), jusqu'à 0,8-1,2 mEq/L en phase aiguë ou formes LP, bonne observance vérifiée, TSH et créatinine dans les normes

Alerte

Lithémie >1,5 mEq/L avec tremblements, diarrhées ou confusion : alerter immédiatement le médecin (surdosage)Arrêt brutal du traitement thymorégulateur : vérifier la prise du traitement et informer le psychiatre en urgenceLithémie <0,4 mEq/L au contrôle : surveiller la lithémie au prochain prélèvement et transmettre au prescripteur

Effets secondaires et syndrome métabolique

Poids mensuel, glycémie et lipides à M0-M1-M3-M6-M12, TSH/créatinine tous les 3-6 mois · Poids stable (plus ou moins 2 kg), glycémie inférieure à 1,10 g/L, TSH 0,4-4 mUI/L, créatinine stable

Alerte

TSH >4 mUI/L ou créatinine croissante sous lithium : alerter le médecin pour adaptation thérapeutiquePrise de poids >5 kg sous antipsychotiques : noter le poids et transmettre au prescripteur pour réévaluationTremblements invalidants ou syndrome extrapyramidal : évaluer la gêne fonctionnelle et informer le médecin

Rôle IDE détaillé

YMRS et PHQ-9 : évaluation bimensuelle en phase aiguë, mensuelle en stabilisation, carnet de l'humeur
Columbia C-SSRS : évaluation systématique du risque suicidaire à chaque contact
Observance du lithium : entretiens motivationnels, lithémie tous les 3-6 mois, recherche d'oublis
Surveillance métabolique : poids mensuel, glycémie et lipides trimestriels, TSH et créatinine tous les 3-6 mois

Références

Patient avec un trouble bipolaire : repérage et prise en charge initiale en premier recours · HAS · 2015

RFE dépistage et prise en charge du trouble bipolaire : mise à jour 2014 · AFPBN · 2014

Contenu pédagogique destiné aux étudiants infirmiers. Ne remplace pas un avis médical professionnel ni les protocoles institutionnels en vigueur.

Les recommandations évoluent. Se référer systématiquement aux sources officielles (HAS, ANSM, RCP, sociétés savantes) et aux protocoles de l'établissement avant tout acte de soin.