Pédiatrique

Syndrome de l'enfant maltraité

Maltraitance infantile : repérage clinique, cadre du signalement, prise en charge médico-légale, protection de l'enfance

Contenu pédagogique destiné aux étudiants infirmiers. Ne remplace pas un avis médical.

Notre méthode

La maltraitance infantile désigne toute forme de violence physique, psychologique, sexuelle ou de négligence exercée sur un mineur, les nourrissons de moins d'un an étant les plus vulnérables. Le repérage repose sur la clinique (lésions inexpliquées, discordance récit/lésions) et tout professionnel de santé a l'obligation légale de signaler au procureur ou à la CRIP (article 226-14 du Code pénal).
Prévalence
France : environ 300 000 enfants en danger estimés, environ 50 000 signalements par an, environ 160 000 enfants suivis par l'ASE. Sous-déclaration majeure
Âge typique
Tous âges mais nourrissons de moins de 1 an les plus vulnérables. Pic de maltraitance physique avant 3 ans. Bébé secoué : pic entre 2 et 4 mois
Mortalité
Plusieurs dizaines de décès par an par maltraitance en France (chiffre probablement sous-estimé). Bébé secoué : mortalité élevée, séquelles graves très fréquentes

Précoces

Signes précoces

Ecchymoses suspectesEcchymoses chez un nourrisson non déambulant (ne marche pas, donc ne tombe pas), localisations inhabituelles : visage, oreilles, cou, thorax, dos, fesses
Discordance récit / lésionsHistoire clinique incohérente avec les lésions constatées : mécanisme inadapté à l'âge, récit changeant entre les parents, délai de consultation inexpliqué
Changements comportementauxEnfant craintif, figé, évitant le regard, hypervigilant. Ou au contraire enfant trop sage, inhibé, adhésif avec les soignants. Attitude inadaptée des parents

Évolutifs

Signes évolutifs

Fractures multiples d'âges différentsCal osseux à différents stades de consolidation à la radiologie. Fractures métaphysaires par arrachement. Quasi pathognomonique chez le nourrisson
Retard staturo-pondéral sans cause organiqueCassure de la courbe de poids puis de taille (nanisme psychosocial). Rattrapage pondéral rapide si placement, preuve indirecte de négligence
Brûlures intentionnellesBrûlures bien délimitées en gant ou chaussette (immersion), marques circulaires de cigarette, empreintes d'objets. Ligne nette d'immersion caractéristique

Gravité

Signes de gravité

Syndrome du bébé secouéTriade évocatrice : hématome sous-dural, hémorragies rétiniennes profuses et histoire rapportée incompatible, absente ou incohérente avec les lésions ou l'âge. Fractures (métaphysaires, costales, diaphysaires) possibles en lésions associées. Troubles de conscience, convulsions, apnées, fontanelle bombée. Urgence vitale
Traumatisme abdominalCoups abdominaux : rupture rate ou foie, hématome duodénal, pancréatite traumatique. Deuxième cause de décès par maltraitance. Abdomen aigu chirurgical
État de choc ou détresse vitaleHémorragie interne par rupture d'organe, traumatisme crânien grave ou strangulation. Pâleur, tachycardie, troubles de conscience, détresse respiratoire

Mécanisme

Maltraitance physique : coups, secousses, brûlures, morsures ou strangulation provoquant des lésions tissulaires directes
Syndrome du bébé secoué : le secouement violent entraîne une accélération-décélération cérébrale avec arrachement des veines-ponts (hématome sous-dural) et hémorragies rétiniennes
Négligences : la privation de soins, l'alimentation insuffisante et l'absence de suivi médical provoquent dénutrition, retard de croissance et infections
Maltraitance psychologique : humiliations, menaces et isolement engendrent des troubles de l'attachement, un retard du développement et des troubles comportementaux
Abus sexuels : les violences sexuelles entraînent des lésions génitales ou anales, des IST et un syndrome de stress post-traumatique

Conséquences

Lésions physiques : ecchymoses, fractures d'âges différents, brûlures, hématome sous-dural, hémorragies rétiniennes
Atteinte neurologique : retard mental fréquent si bébé secoué, épilepsie, cécité, paralysie, risque de décès
Retard staturo-pondéral : nanisme psychosocial avec cassure de courbe de croissance sans cause organique, rattrapage si placement
Troubles psychologiques : syndrome de stress post-traumatique, troubles de l'attachement, dépression, troubles du comportement
Impact à long terme : conduites à risque à l'adolescence, reproduction transgénérationnelle de la violence, addictions

Évolution

La maltraitance est rarement un événement isolé : elle s'inscrit dans un continuum de violence croissante. Phase initiale : négligences légères, cris, gestes brusques. Escalade progressive : coups et blessures intentionnelles de gravité croissante. Sans intervention, risque de séquelles majeures (handicap, retard mental) ou de décès. Avec protection précoce (placement, accompagnement familial), récupération partielle à totale possible, surtout si intervention avant 3 ans.
Facteurs parentaux : isolement social · précarité · antécédents de maltraitance subie · addictions · troubles psychiatriques
Facteurs liés à l'enfant : prématurité · handicap · pleurs excessifs · enfant non désiré · séparation précoce
Facteurs familiaux : monoparentalité · recomposition familiale · violence conjugale · grossesse non suivie
Facteurs environnementaux : chômage · logement précaire · isolement géographique · absence de réseau de soutien

Critères diagnostiques

Lésions physiques inexpliquées : ecchymoses chez nourrisson non déambulant, fractures d'âges différents, brûlures bien délimitées
Discordance récit / lésions : mécanisme inadapté à l'âge, récit changeant entre les parents, délai de consultation inexpliqué
Triade du bébé secoué : hématome sous-dural, hémorragies rétiniennes profuses et histoire rapportée incompatible, absente ou incohérente avec les lésions ou l'âge. Fractures (métaphysaires, costales, diaphysaires) en lésions associées possibles
Signes de négligence : retard staturo-pondéral sans cause organique avec rattrapage si placement, défaut de soins, carences alimentaires
Signes comportementaux : enfant craintif ou hypervigilant, comportement sexualisé inadapté, régression des acquisitions

Diagnostic différentiel

Maladie des os de verre (ostéogenèse imparfaite) : fractures récurrentes mais sclérotiques bleues, surdité, fragilité osseuse familiale
Troubles de la coagulation : hémophilie ou maladie de Von Willebrand, bilan coagulation perturbé, pas de discordance récit/lésions
Rachitisme carentiel : déformations osseuses et fractures mais signes biologiques (hypocalcémie, hypophosphorémie, phosphatases alcalines élevées)
Purpura rhumatoïde : ecchymoses des membres inférieurs mais purpura vasculaire symétrique avec arthralgies et douleurs abdominales
Impétigo bulleux ou dermatose : lésions cutanées pouvant mimer des brûlures mais distribution anatomique typique et contexte infectieux

Examens complémentaires

Bilan radiologique squelette complet

Fractures multiples d'âges différents, fractures métaphysaires (arrachement), décollements périostés, cals osseux anciensPréparer l'enfant (immobilisation, analgésie si nécessaire sur prescription médicale). Alerter le médecin si fractures multiples d'âges différents constatées. Transmettre les résultats au pédiatre référent.

Scanner ou IRM cérébral

Hématome sous-dural uni ou bilatéral, oedème cérébral, contusions parenchymateuses, collections anciennesPréparer l'enfant pour transport (voie IV, surveillance neurologique continue). Alerter immédiatement le médecin si hématome sous-dural confirmé. Transmettre les résultats au neurochirurgien si lésion sévère.

Fond d'oeil

Hémorragies rétiniennes unilatérales ou bilatérales, en flammèches ou en dôme, sur plusieurs couchesAccompagner l'enfant au bilan ophtalmologique. Alerter le médecin si hémorragies rétiniennes multiples confirmées. Transmettre le compte rendu au pédiatre référent.

Bilan biologique

NFS (anémie / thrombopénie), bilan coagulation (éliminer maladie hémorragique), bilan hépatique (traumatisme abdominal), lipasePrélever sur prescription médicale, assurer la voie veineuse périphérique. Alerter le médecin si transaminases élevées (trauma abdominal suspecté). Transmettre les résultats au médecin référent.

Échographie abdominale

Recherche d'épanchement, lésion d'organe plein (foie / rate / rein), hématome duodénalPréparer l'enfant et noter l'heure du dernier repas. Alerter le médecin si épanchement ou lésion d'organe confirmé. Transmettre les résultats au chirurgien pédiatrique si nécessaire.

Certificat médical initial (CMI)

Description précise, objective et exhaustive des lésions. Schémas anatomiques datés. Photos avec règle graduéeRassembler les observations IDE (lésions constatées, verbatim de l'enfant) pour transmission au médecin rédacteur. Ne pas rédiger le CMI soi-même (acte médical). Transmettre le document signé au procureur ou à la CRIP.

Support

Protection immédiate : hospitalisation de l'enfant pour mise à l'abri. Ordonnance de placement provisoire : décidée par le procureur en cas de danger immédiat, qui saisit le juge des enfants sous 8 jours (art. 375-5 du code civil)

Hospitalisation jusqu'à décision judiciaire

Spécialisé

Prise en charge des lésions traumatiques : chirurgie si fracture déplacée, drainage si hématome sous-dural, splénectomie si rupture de rate. Rôle IDE : surveillance postopératoire, constantes, pansements, douleur

Selon gravité des lésions, suivi orthopédique ou neurochirurgical

Support

Signalement obligatoire : information préoccupante à la CRIP ou signalement judiciaire au procureur. Formulaire CERFA : à compléter avec les observations IDE. Protection juridique : le signalant est protégé par la loi

Immédiat dès suspicion, ne pas attendre de preuves formelles

Support

Évaluation pluridisciplinaire : orientation vers l'UAMJ (médecin légiste / pédiatre / psychologue / assistant social). Bilan complet : examen clinique, entretien adapté à l'âge, évaluation du contexte familial

Évaluation initiale puis suivi selon décision judiciaire

Éducation

Prise en charge psychologique : psychothérapie adaptée à l'âge de l'enfant, thérapie par le jeu pour les plus jeunes. Suivi spécialisé : EMDR si syndrome de stress post-traumatique, accompagnement prolongé

Plusieurs mois à années selon gravité du trauma

Éducation

Accompagnement familial : AEMO si maintien dans la famille, soutien à la parentalité, suivi PMI rapproché. Objectif : évaluer la capacité parentale et prévenir la récidive

Décision judiciaire, suivi sur plusieurs années

Séquelles neurologiques (bébé secoué)

Retard mental très fréquent, épilepsie, déficits moteurs, cécité, troubles du comportement. Handicap lourd permanent.

Prévention

Repérage précoce des situations à risque, prévention du secouement (campagnes information), soutien parental face aux pleurs du nourrisson

Signes d'alerte

Irritabilité et pleurs inconsolables · Somnolence anormale · Vomissements ou refus alimentaire · Convulsions ou fontanelle bombée

Syndrome de stress post-traumatique

Reviviscences (cauchemars / flash-backs), évitement, hypervigilance, troubles de concentration. À l'âge adulte : anxiété, dépression, conduites addictives

Prévention

Prise en charge psychologique précoce adaptée à l'âge, stabilité de l'environnement (placement de qualité), thérapie EMDR si indiquée

Signes d'alerte

Cauchemars répétitifs · Sursaut au bruit ou au contact · Jeux répétitifs reproduisant le trauma · Régression des acquisitions

Troubles de l'attachement

Attachement désorganisé ou insécure avec difficultés relationnelles : soit adhésivité indiscriminée soit retrait. Impact sur le développement socio-émotionnel

Prévention

Placement stable (famille d'accueil formée), continuité des soignants, psychothérapie relationnelle, éviter les ruptures multiples

Signes d'alerte

Attachement indiscriminé (va vers tout adulte) · Retrait social marqué · Absence d'angoisse de séparation · Comportement contradictoire (approche puis évitement)

Reproduction transgénérationnelle

Risque accru de devenir parent maltraitant sans intervention thérapeutique. Ce n'est pas une fatalité : l'accompagnement psychologique réduit considérablement ce risque.

Prévention

Psychothérapie prolongée, accompagnement parentalité (TISF / PMI), renforcement du réseau social, travail sur l'histoire personnelle

Signes d'alerte

Idéalisation de la violence éducative · Difficultés relationnelles persistantes · Grossesse non désirée · Isolement social

Cadre du signalement : l'article 226-14 du Code pénal autorise, sans obliger, à signaler une suspicion de maltraitance sur un mineur, et protège le signalant de bonne foi. Le secret ne s'oppose donc pas au signalement, mais ne pas agir peut engager la responsabilité au titre de la non-assistance (article 223-6)
Signalement : information préoccupante à la CRIP (119) ou signalement au procureur si danger immédiat. Ne pas attendre de preuves formelles
Documentation IDE : noter objectivement le verbatim de l'enfant (entre guillemets), la description factuelle des lésions, le comportement et l'attitude des parents
Prévention bébé secoué : informer les parents qu'un bébé qui pleure n'est pas en danger. Conseiller de le poser en sécurité et de s'éloigner si exaspération
Conduite à éviter : ne jamais confronter les parents, ne pas mener sa propre enquête, ne pas promettre la confidentialité à l'enfant
Numéros utiles : 119 (Allo Enfance en Danger 24 h/24), 3919 (violences conjugales)

Surveillance prioritaire

État clinique et lésions

Pluriquotidienne en hospitalisation : surveillance des lésions, signes neurologiques, douleur, alimentation, comportement · Stabilité ou amélioration des lésions, absence de nouveaux signes, comportement apaisé, alimentation correcte

Alerte

Nouvelles lésions (ecchymoses ou marques) : documenter sur le schéma corporel (localisation, taille, couleur) et alerter immédiatement le médecinTroubles de conscience, convulsions ou fontanelle bombée : surveiller la fontanelle à chaque change et signaler immédiatement au médecinDouleur persistante non contrôlée ou refus alimentaire : noter les apports et les scores de douleur puis transmettre au médecinComportement régressif ou dissociatif (détachement, regard vide) : consigner les observations dans le dossier et signaler au médecin

Sécurité et protection

Continue : surveillance des visites parentales, respect des mesures judiciaires, comportement de l'enfant avec les visiteurs · Visites encadrées conformes à la décision judiciaire, enfant apaisé

Alerte

Visite non autorisée tentée par les parents : alerter immédiatement la sécurité et le médecinComportement de peur ou agitation à l'arrivée d'un visiteur : consigner le comportement et signaler à la cadre et au médecinTentative de sortie non autorisée de l'enfant : sécuriser l'enfant et prévenir immédiatement la sécuritéPression ou menaces des parents envers l'équipe : documenter les propos exacts et transmettre à la cadre de soins

État psychologique

Quotidienne : comportement, sommeil, alimentation, interactions, pleurs, régression des acquisitions · Amélioration progressive du comportement, sommeil restauré, interactions sociales adaptées

Alerte

Cauchemars répétés ou terreurs nocturnes sévères : noter la fréquence et les circonstances déclenchantes, signaler au médecinComportement sexualisé inadapté à l'âge : documenter les observations factuelles et alerter immédiatement le médecinAutomutilation ou conduites dangereuses : sécuriser l'enfant et transmettre au médecin pour réévaluation psychiatriqueRepli total, mutisme ou perte brutale des acquis : consigner l'évolution dans le dossier et signaler au médecin

Rôle IDE détaillé

Observation des lésions : localisation, taille, couleur, forme, concordance avec l'âge de l'enfant
Discordance récit / lésions : mécanisme inadapté, récit changeant, délai de consultation
Comportement de l'enfant : peur, hypervigilance, repli, adhésivité, comportement sexualisé inadapté
Attitude des parents : indifférence, agressivité, récit incohérent, refus d'examens

Références

Maltraitance chez l'enfant : repérage et conduite à tenir · HAS · 2017

Syndrome du bébé secoué : recommandations · HAS · 2017

Allo Enfance en Danger : 119 · SNATED · 2024

Contenu pédagogique destiné aux étudiants infirmiers. Ne remplace pas un avis médical professionnel ni les protocoles institutionnels en vigueur.

Les recommandations évoluent. Se référer systématiquement aux sources officielles (HAS, ANSM, RCP, sociétés savantes) et aux protocoles de l'établissement avant tout acte de soin.