Endocrinien

Anémie ferriprive

Anémie microcytaire hypochrome par carence en fer : diagnostic biologique, supplémentation martiale et recherche étiologique systématique.

Contenu pédagogique destiné aux étudiants infirmiers. Ne remplace pas un avis médical.

Notre méthode

L'anémie ferriprive est une anémie par carence en fer, caractérisée par des globules rouges plus petits (microcytose) et moins colorés (hypochromie), avec une ferritine basse confirmant la carence. L'IDE joue un rôle central dans la surveillance de la supplémentation martiale, l'éducation du patient à l'observance et la détection des signes de mauvaise tolérance.
Prévalence
Anémie la plus fréquente au monde. En France, fréquente chez les femmes menstruées et les personnes âgées
Âge typique
Femmes en âge de procréer (menstruations), enfants (croissance rapide), femmes enceintes (besoins accrus), personnes âgées (malnutrition, saignements digestifs occultes)
Mortalité
Mortalité directe quasi nulle mais impact majeur sur la qualité de vie : asthénie chronique invalidante, troubles cognitifs. Mortalité indirecte liée à la cause sous-jacente (cancer digestif possible)

Précoces

Signes précoces

Asthénie chroniqueFatigue persistante dès le réveil, disproportionnée par rapport à l'effort, non soulagée par le repos. Premier symptôme motivant la consultation.
Pâleur cutanéo-muqueusePâleur des conjonctives palpébrales (signe le plus précoce et fiable), des paumes, des lits unguéaux et des muqueuses buccales.
Dyspnée d'effortEssoufflement pour des efforts modérés habituellement bien tolérés (montée d'escaliers, marche rapide). Témoigne de l'hypoxie tissulaire.
Tachycardie et palpitationsFC de repos >90/min, sensation de cœur qui bat fort à l'effort ou au repos. Mécanisme compensateur pour maintenir l'oxygénation tissulaire.

Évolutifs

Signes évolutifs

Atteinte phanérienneCheveux secs, ternes et cassants, chute diffuse. Ongles striés, cassants, dédoublés. Koïlonychie (ongles en cuillère, concaves) si carence sévère >1 an.
Glossite et chéilite angulaireLangue rouge, lisse, dépapillée, douloureuse (aliments acides, épicés). Chéilite angulaire (perlèche) : fissures aux commissures labiales.
Troubles cognitifsDifficultés de concentration et mémorisation, ralentissement, irritabilité, troubles de l'humeur. Céphalées diffuses fréquentes.
Pica et pagophagieCompulsion pour la glace pilée (pagophagie, très évocateur), la terre (géophagie), l'amidon. Fréquent dans les carences sévères, disparaît après traitement.

Gravité

Signes de gravité

Anémie profonde (<7 g/dL)Pâleur extrême, asthénie majeure, dyspnée de repos, vertiges, lipothymies, acouphènes. Transfusion parfois nécessaire si mauvaise tolérance clinique.
Insuffisance cardiaque à haut débitDécompensation cardiaque chez le sujet âgé ou cardiaque : dyspnée de repos, orthopnée, œdèmes des membres inférieurs, tachycardie >100/min.
Angor fonctionnelDouleur thoracique constrictive à l'effort chez le coronarien, liée à l'hypoxie myocardique. ECG : sous-décalage ST diffus. Risque d'infarctus si non corrigé.

Mécanisme

Déplétion des réserves : les stocks de fer du foie et de la rate s'épuisent progressivement, mais l'hémoglobine reste encore normale
Carence fonctionnelle : le fer disponible devient insuffisant pour fabriquer les globules rouges, l'intestin absorbe davantage de fer pour compenser.
Anémie constituée : les réserves sont complètement épuisées, les globules rouges deviennent plus petits (microcytose) et moins colorés (hypochromie).
Conséquence sur le transport d'oxygène : les globules rouges transportent moins d'oxygène, ce qui explique la pâleur, l'asthénie et l'essoufflement.
Adaptation compensatrice : le coeur accélère (tachycardie) pour maintenir l'oxygénation des organes vitaux (coeur, cerveau).

Conséquences

Oxygénation : asthénie intense, dyspnée d'effort, tachycardie compensatrice, céphalées.
Peau et phanères : pâleur des conjonctives et des paumes, cheveux secs et cassants, ongles striés, ongles en cuillère si carence prolongée.
Muqueuses : langue rouge et lisse (glossite), fissures aux commissures des lèvres (perlèche), aphtes récidivants.
Cerveau : difficultés de concentration et de mémorisation, irritabilité. Chez l'enfant : retard de développement.
Comportement alimentaire : compulsions pour la glace pilée (pagophagie), la terre ou l'amidon, très évocatrices de carence en fer.
Coeur : tachycardie permanente, souffle systolique fonctionnel, dyspnée de repos et oedèmes si anémie profonde

Évolution

Installation insidieuse sur plusieurs mois. Sans traitement : aggravation progressive avec risque de décompensation cardiaque chez le sujet âgé. Sous supplémentation martiale : normalisation de l'Hb en quelques semaines, reconstitution des réserves en 3 à 6 mois. Récidive fréquente si cause non traitée.
Ménorragies : cause n°1 chez la femme en âge de procréer, pertes menstruelles abondantes
Grossesse et allaitement : besoins en fer fortement augmentés
Pertes digestives chroniques : ulcère gastroduodénal · polypes · cancer colorectal · angiodysplasies
Régime pauvre en fer : végétarisme strict · précarité alimentaire · personnes âgées isolées
Malabsorption digestive : maladie cœliaque · gastrite atrophique · gastrectomie · bypass gastrique
Médicaments : IPP au long cours (réduction absorption), AINS (micro-saignements digestifs)
Croissance rapide : adolescence et nourrissons, besoins accrus non couverts par l'alimentation

Critères diagnostiques

Anémie confirmée par l'hémoglobine basse sur NFS
Microcytose : VGM bas
Hypochromie : CCMH basse
Carence martiale : ferritine sérique basse, examen de référence pour confirmer le diagnostic

Diagnostic différentiel

Thalassémie mineure : microcytose sans carence martiale, ferritine normale
Anémie inflammatoire : ferritine normale ou élevée, CRP élevée, fer sérique bas par séquestration
Anémie par carence en B12 ou folates : macrocytaire et non microcytaire
Anémie sidéroblastique : fer sérique élevé, diagnostic spécialisé

Examens complémentaires

Hémogramme (NFS)

Anémie avec microcytose (VGM bas) et hypochromie (CCMH basse). Thrombocytose réactionnelle possiblePrélever sur PM et transmettre les résultats au médecin. Alerter si hémoglobine très basse ou mauvaise tolérance clinique (dyspnée de repos, tachycardie).

Ferritine sérique

Ferritine basse confirmant la carence martiale. Attention : ferritine faussement élevée si inflammation (protéine de phase aiguë)Prélever sur PM et transmettre les résultats au médecin. Alerter si ferritine très basse (carence sévère) ou résultat difficile à interpréter en contexte inflammatoire.

Bilan martial complet

Fer sérique bas, transferrine augmentée, coefficient de saturation de la transferrine bas. Examen de seconde intention : la ferritine seule suffit à affirmer la carence en première intentionPrélever sur PM selon les conditions du laboratoire. Examen de 2e intention réservé aux situations où la ferritine ne tranche pas : contexte inflammatoire, insuffisance rénale chronique, ou ferritine non abaissée malgré une forte suspicion. Transmettre les résultats au médecin pour interprétation et orientation étiologique.

Endoscopies digestives (FOGD + coloscopie)

FOGD : œsophagite, ulcère gastroduodénal, gastrite atrophique, tumeur gastrique. Coloscopie : polypes, cancer colorectal, angiodysplasies. Biopsies duodénales systématiques (maladie cœliaque).Préparer le patient à l'endoscopie (jeûne, préparation colique sur PM) ; assurer la surveillance post-examen ; transmettre le compte-rendu et alerter le médecin si lésion suspecte.

Phase aiguë

Actif

Transfusion de CGR (exceptionnelle)Sur prescription médicale si anémie profonde avec mauvaise tolérance clinique (angor, insuffisance cardiaque, troubles de conscience). L'IDE assure la vérification identito-vigilance et la surveillance transfusionnelle.

Ponctuelle, en urgence

Traitement de fond

Support

Conseils diététiquesFer héminique mieux absorbé : viande rouge 2-3 fois par semaine, abats, poissons. Fer non héminique : légumineuses, céréales. Associer vitamine C (agrumes, kiwi, poivron) pour favoriser l'absorption. Éviter thé, café, lait pendant les repas (tanins et calcium inhibent l'absorption).

Mesures permanentes

Actif

Fer per osTraitement de référence sur prescription médicale. Prise à jeun avec jus d'orange (vitamine C favorise l'absorption). Si intolérance : prise pendant les repas. Effets secondaires fréquents : selles noires (normal), constipation, nausées.

3-6 mois minimum (normalisation Hb + reconstitution des réserves)

Actif

Fer intraveineuxSur prescription médicale si intolérance au fer oral, malabsorption ou besoin de correction rapide. Surveillance IDE : 30 min post-perfusion obligatoires pour détecter une réaction allergique (urticaire, dyspnée, hypotension).

Selon prescription médicale

Support

Recherche étiologique (coordination IDE)Préparer le patient aux endoscopies digestives sur PM chez l'homme et la femme ménopausée. Orienter vers le gynécologue sur PM si ménorragies chez la femme menstruée. Transmettre les résultats au médecin pour orientation vers le traitement de la cause.

Selon étiologie identifiée

Éducation

Éducation thérapeutiqueExpliquer l'importance d'un traitement prolongé même après amélioration clinique pour reconstituer les réserves. Prévenir des effets secondaires attendus : selles noires normales, constipation fréquente. Rappeler le calendrier de suivi biologique : NFS à 4 semaines, ferritine à 3 et 6 mois.

Tout au long du traitement

Insuffisance cardiaque à haut débit

Décompensation cardiaque chez le sujet âgé ou porteur de cardiopathie : dyspnée de repos, orthopnée, œdèmes des membres inférieurs, tachycardie >100/min. Liée à l'augmentation compensatrice du débit cardiaque.

Prévention

Surveiller l'Hb régulièrement sur PM chez les sujets âgés ou porteurs de cardiopathie. Alerter le médecin si anémie significative chez le coronarien.

Signes d'alerte

Dyspnée d'effort s'aggravant progressivement · Œdèmes des membres inférieurs prenant le godet · Tachycardie de repos >100/min, prise de poids rapide

Angor fonctionnel et ischémie myocardique

Ischémie démasquée ou aggravée par l'hypoxie anémique chez le coronarien. Douleur thoracique constrictive à l'effort, ECG : sous-décalage ST diffus. Risque d'infarctus si anémie profonde non corrigée.

Prévention

Administrer le fer IV sur PM chez le coronarien avec anémie profonde ; déconseiller les efforts intenses en phase de correction ; alerter le médecin immédiatement si douleur thoracique ou sous-décalage ST.

Signes d'alerte

Douleur thoracique rétrosternale à l'effort · ECG : sous-décalage ST · Essoufflement disproportionné au moindre effort

Troubles cognitifs et retard de développement (enfant)

Adulte : difficultés de concentration, troubles mnésiques, dépression. Enfant : retard psychomoteur, troubles des apprentissages si carence prolongée pendant la période critique de développement.

Prévention

S'assurer de la réalisation de la NFS de dépistage à 9-12 mois sur PM ; éduquer les parents à la diversification alimentaire dès 6 mois ; alerter le médecin si retard d'acquisition chez l'enfant.

Signes d'alerte

Enfant : retard d'acquisition du langage, troubles de l'attention · Adulte : oublis fréquents, difficultés au travail, irritabilité

Récidive de l'anémie

Rechute dans les 6-12 mois suivant l'arrêt du traitement si cause non corrigée (ménorragies, saignements digestifs occultes, malabsorption persistante).

Prévention

Éduquer le patient à maintenir la supplémentation jusqu'à reconstitution complète des réserves. Alerter le médecin si récidive rapide (cause non traitée). S'assurer du contrôle ferritine annuel sur PM.

Signes d'alerte

Réapparition de l'asthénie après l'arrêt du traitement · Hémoglobine ou ferritine basses au contrôle biologique · Persistance de la cause (ménorragies, saignements digestifs)

Prise du fer : à jeun avec un jus d'orange pour améliorer l'absorption. Si mal toléré, prendre pendant le repas
Effets secondaires : selles noires normales sous traitement martial, constipation fréquente. Boire suffisamment et manger des fibres
Interactions : éviter thé, café et lait avec le fer car ils diminuent l'absorption. Espacer d'au moins 2 heures
Durée du traitement : minimum 3 à 6 mois même si amélioration rapide, pour reconstituer les réserves en fer
Alimentation : viande rouge, abats, poissons, légumineuses pour enrichir les apports en fer
Signes d'alerte : consulter rapidement si essoufflement au repos, douleur thoracique ou fatigue qui s'aggrave malgré le traitement

Surveillance prioritaire

Hémoglobine et tolérance clinique

NFS à 4 semaines, puis 8-12 semaines, puis 6 mois · Hausse significative de l'Hb à 4 semaines. Normalisation attendue en 8 à 12 semaines

Alerte

Hb sans hausse a 4 semaines : vérifier l'observance du traitement et transmettre au médecinAggravation clinique malgré traitement (dyspnée, douleur thoracique) : alerter le médecin immédiatementHb très basse avec mauvaise tolérance : prélever un bilan sur PM et préparer la transfusion éventuelle

Observance et tolérance du fer oral

Évaluation à chaque consultation (J15, M1, M3) · Prise quotidienne du fer à jeun, tolérance digestive acceptable, selles noires (normal)

Alerte

Arrêt du traitement par effets secondaires (constipation, nausées) : évaluer la tolérance et prévenir le médecinOublis fréquents ou prise irrégulière identifiés : renforcer l'éducation thérapeutique et transmettre au médecinRéaction allergique au fer IV (urticaire, dyspnée, hypotension) : arrêter la perfusion et alerter le médecin immédiatement

Ferritine sérique (reconstitution des réserves)

Dosage à 3 mois et 6 mois de traitement · Ferritine en hausse progressive à 3 mois, réserves reconstituées à 6 mois

Alerte

Ferritine toujours basse à 3 mois : contrôler l'observance et transmettre au médecin pour réévaluationFerritine normalisée mais Hb toujours basse : alerter le médecin (recherche d'une autre cause d'anémie)

Bilan étiologique et récidive

Bilan dès le diagnostic, NFS + ferritine annuels si facteurs de risque · Cause identifiée et traitée, pas de récidive à 12 mois

Alerte

Bilan étiologique non réalisé chez homme ou femme ménopausée : signaler au médecin (cancer digestif occulte possible)Récidive dans les 6-12 mois : vérifier les apports en fer et transmettre au médecin pour bilan approfondiCancer digestif découvert a l'endoscopie : alerter le médecin pour orientation oncologique urgente

Rôle IDE détaillé

Évaluer la pâleur : conjonctives (tirer la paupière inférieure), paumes, lits unguéaux
Signes d'hypoxie : asthénie (EVA), dyspnée d'effort, palpitations, céphalées
Phanères : cheveux cassants, ongles striés ou koïlonychie, glossite, perlèche
Pica : interroger sur les compulsions alimentaires (glace, terre, amidon)
Observance : prise quotidienne du fer, horaire, effets secondaires

Références

Choix des examens du métabolisme du fer en cas de suspicion de carence en fer · HAS · 2011

Suspicion de carence en fer : quels examens prescrire ? · HAS · 2011

Ferinject (carboxymaltose ferrique) : carence martiale · HAS · 2024

Contenu pédagogique destiné aux étudiants infirmiers. Ne remplace pas un avis médical professionnel ni les protocoles institutionnels en vigueur.

Les recommandations évoluent. Se référer systématiquement aux sources officielles (HAS, ANSM, RCP, sociétés savantes) et aux protocoles de l'établissement avant tout acte de soin.