Hématologie

Leucémie Lymphoïde Chronique (LLC)

Hémopathie maligne la plus fréquente chez l'adulte avec prolifération de lymphocytes B matures et stratégie de surveillance active.

Contenu pédagogique destiné aux étudiants infirmiers. Ne remplace pas un avis médical.

Notre méthode

La leucémie lymphoïde chronique (LLC) est une hémopathie maligne caractérisée par l'accumulation progressive de lymphocytes B matures dans le sang, la moelle osseuse, les ganglions et la rate, entraînant une hyperlymphocytose persistante supérieure à cinq giga par litre pendant plus de trois mois. Leucémie la plus fréquente en Occident (âge médian soixante-dix ans), elle est souvent diagnostiquée fortuitement et classée en stades Binet A, B ou C pour guider la prise en charge entre surveillance active et thérapies ciblées.
Prévalence
Leucémie la plus fréquente en Occident. Plusieurs milliers de nouveaux cas par an en France. Incidence croissante avec l'âge, rare avant 50 ans.
Âge typique
Âge médian au diagnostic : environ 70 ans. Formes avant 50 ans rares, souvent familiales. Découverte fréquemment fortuite sur hémogramme systématique.
Mortalité
Pronostic variable selon le stade Binet et les facteurs pronostiques. Les stades précoces peuvent rester stables pendant de nombreuses années. Les thérapies ciblées ont considérablement amélioré la prise en charge des formes avancées.

Précoces

Signes précoces

Hyperlymphocytose asymptomatiqueDécouverte fortuite sur un hémogramme systématique : hyperlymphocytose persistant plus de trois mois. Le patient est asymptomatique dans la majorité des cas.
Asthénie modéréeFatigue progressive non spécifique, non améliorée par le repos. Parfois premier motif de consultation amenant la découverte de la maladie.
Adénopathies superficielles isoléesGanglions cervicaux, axillaires ou inguinaux de 1 à 3 cm, indolores, mobiles, symétriques. Découverts à la palpation systématique ou par le patient.

Évolutifs

Signes évolutifs

Adénopathies volumineuses généraliséesGanglions volumineux, multiples aires ganglionnaires atteintes, parfois compressifs. Stade Binet B ou C.
Splénomégalie palpableRate augmentée de volume avec pesanteur de l'hypochondre gauche et satiété précoce. Peut entraîner un hypersplénisme aggravant les cytopénies.

Tardifs

Signes tardifs

Signes d'anémie progressivePâleur cutanéo-muqueuse, dyspnée d'effort, tachycardie. Traduit l'envahissement médullaire (stade Binet C) ou une AHAI associée.

Gravité

Signes de gravité

Pancytopénie sévèreAnémie profonde, thrombopénie sévère et neutropénie majeure. Impose une prise en charge urgente avec transfusion et hospitalisation.
Syndrome de RichterAltération brutale de l'état général, adénopathies rapidement extensives et douloureuses, fièvre élevée, LDH très élevées. Transformation en lymphome agressif nécessitant une biopsie urgente.
Infections sévères ou opportunistesPneumopathies récurrentes, sepsis, zona extensif, pneumocystose. Liées à l'hypogammaglobulinémie et à l'immunosuppression des traitements.

Mécanisme

Défaut d'apoptose : les lymphocytes B matures résistent à la mort cellulaire programmée et s'accumulent progressivement dans le sang et les organes lymphoïdes
Phénotype caractéristique : les cellules tumorales expriment des marqueurs spécifiques (CD5+, CD19+, CD23+) qui permettent le diagnostic par immunophénotypage
Anomalies chromosomiques pronostiques : certaines anomalies génétiques orientent le traitement, la plus défavorable étant la del(17p) qui entraîne une résistance aux chimiothérapies classiques
Envahissement progressif : les cellules tumorales s'accumulent dans le sang (hyperlymphocytose), les ganglions (adénopathies), la rate (splénomégalie) puis la moelle osseuse (cytopénies)

Conséquences

Système immunitaire : déficit immunitaire acquis avec baisse des immunoglobulines normales, infections récurrentes et sévères (première cause de décès)
Moelle osseuse : envahissement progressif entraînant anémie, thrombopénie et neutropénie aux stades avancés (stade Binet C)
Ganglions et rate : adénopathies diffuses et splénomégalie parfois compressives, gênant le patient au quotidien
Auto-immunité : dérégulation immunitaire provoquant une anémie hémolytique auto-immune (AHAI) ou un purpura thrombopénique immunologique (PTI)

Évolution

Sans traitement, la LLC évolue en trois phases : stade Binet A asymptomatique (surveillance active), stade B avec extension ganglionnaire (traitement si symptomatique), stade C avec insuffisance médullaire (traitement systématique). Le syndrome de Richter (transformation en lymphome agressif) est la complication la plus redoutée.
Âge avancé : majorité des cas après 65 ans
Sexe masculin : formes plus fréquentes et plus agressives
Antécédents familiaux de LLC : risque multiplié si apparenté au 1er degré atteint
Origine caucasienne : incidence plus élevée qu'en Asie ou en Afrique
Expositions professionnelles suspectées : pesticides, solvants organiques

Critères diagnostiques

Hyperlymphocytose B : lymphocytes supérieurs à cinq giga par litre persistant plus de trois mois sur l'hémogramme
Immunophénotypage : score Matutes supérieur ou égal à quatre sur cinq confirmant le diagnostic de LLC
Stadification Binet : stade A (moins de 3 aires ganglionnaires), B (3 aires ou plus), C (cytopénies)
Bilan pronostique : cytogénétique FISH recherchant les anomalies chromosomiques (del(13q), del(17p), del(11q))
Critères iwCLL : évaluation des indications de traitement si la maladie devient évolutive

Diagnostic différentiel

Lymphocytose B monoclonale (MBL) : lymphocytes clonaux inférieurs au seuil diagnostique, précurseur possible de LLC
Lymphome du manteau leucémisé : CD5+ mais CD23 négatif, présence de cycline D1
Leucémie prolymphocytaire B : prolymphocytes majoritaires, évolution agressive
Lymphome de la zone marginale splénique : splénomégalie prédominante, CD5 négatif
Leucémie à tricholeucocytes : pancytopénie avec monocytopénie, cellules chevelues au frottis

Examens complémentaires

Hémogramme (NFS) avec frottis sanguin

LLC : hyperlymphocytose persistant plus de trois mois. Frottis : ombres de Gumprecht (cellules éclatées). Hémoglobine normale ou abaissée, plaquettes normales ou diminuées selon le stade.Prélever sur prescription médicale et transmettre au biologiste. Alerter le médecin si anémie, thrombopénie (stade Binet C) ou si temps de doublement lymphocytaire rapide.

Immunophénotypage lymphocytaire (cytométrie de flux)

LLC confirmée si score Matutes supérieur ou égal à quatre sur cinq (CD5 positif, CD19 positif, CD23 positif, faible CD20, faible expression Ig de surface). Examen de référence réalisé sur sang périphérique.Prélever sur prescription médicale et transmettre au laboratoire d'immunologie. Alerter le médecin dès réception du résultat pour orientation diagnostique et pronostique.

Cytogénétique FISH sur lymphocytes

Recherche d'anomalies pronostiques : del(13q) favorable, trisomie 12 intermédiaire, del(11q) défavorable, del(17p) très défavorable (chimiorésistance). Normal : absence d'anomalie chromosomique.Transmettre immédiatement les résultats à l'hématologue. Alerter si del(17p) identifiée : résistance aux chimiothérapies classiques, nécessité de thérapies ciblées en première ligne.

Bilan biologique complémentaire

Dosage des immunoglobulines, LDH, test de Coombs direct, bêta-2-microglobuline. Évalue l'hypogammaglobulinémie, l'hémolyse et la charge tumorale.Prélever l'ensemble du bilan sur prescription médicale. Alerter le médecin si immunoglobulines très basses (risque infectieux majeur), Coombs positif (AHAI) ou LDH très élevées (suspicion de Richter).

Support

Surveillance active (stade Binet A)Stratégie recommandée : aucun traitement au stade Binet A asymptomatique, pas de bénéfice prouvé d'un traitement précoce. Rythme de surveillance : hémogramme et examen clinique tous les trois à six mois. Critères d'initiation du traitement : symptômes B (fièvre, sueurs nocturnes, amaigrissement significatif), insuffisance médullaire progressive, adénopathies ou splénomégalie symptomatiques, temps de doublement lymphocytaire rapide.

Surveillance prolongée tant que le stade reste stable, réévaluation à chaque consultation.

Actif

Immunochimiothérapie FCRIndication : première ligne chez les patients jeunes en bon état général, sans del(17p). Protocole associant fludarabine, cyclophosphamide et rituximab sur prescription médicale. Surveillance IDE : myélosuppression sévère, risque infectieux majeur prolongé. Prophylaxie obligatoire : cotrimoxazole et valaciclovir sur prescription médicale.

Six cycles de vingt-huit jours, puis surveillance hématologique prolongée.

Actif

Ibrutinib (thérapie ciblée orale)Indication : del(17p), patients âgés ou avec comorbidités, rechutes. Prise orale quotidienne en continu sur prescription médicale. Lymphocytose paradoxale : augmentation transitoire normale des lymphocytes sanguins en début de traitement, ne pas confondre avec un échec. Surveillance IDE : fibrillation atriale (ECG si palpitations), hémorragies (arrêt avant chirurgie, signaler la prise d'AINS), diarrhées, HTA.

Traitement continu quotidien tant que la maladie reste contrôlée et le traitement toléré.

Actif

Venetoclax (thérapie ciblée orale)Indication : rechute après ibrutinib, association obinutuzumab en première ligne (durée limitée), del(17p). Montée progressive des doses sur cinq semaines sur prescription médicale. Risque majeur : syndrome de lyse tumorale imposant une hospitalisation avec hydratation IV, allopurinol et surveillance biochimique rapprochée. Surveillance IDE : neutropénie sévère fréquente, signes infectieux.

Durée limitée en association, ou continue en monothérapie selon la réponse.

Actif

Traitement des cytopénies auto-immunesAHAI : corticothérapie sur prescription médicale avec décroissance progressive, rituximab si cortico-résistance. PTI : corticothérapie sur prescription, immunoglobulines IV si thrombopénie sévère avec saignements. Transfusions : concentrés de globules rouges phénotypés compatibilisés si anémie profonde sur prescription médicale.

Corticothérapie sur plusieurs semaines avec décroissance, durée adaptée à la réponse.

Support

Prophylaxie infectieusePrévention anti-infectieuse : cotrimoxazole (pneumocystose) et valaciclovir (herpès et zona) sur prescription médicale. Substitution par immunoglobulines IV si hypogammaglobulinémie profonde avec infections sévères récurrentes, sur prescription médicale. Vaccinations : grippe annuelle, pneumocoque, COVID-19, pas de vaccins vivants si immunodépression sévère.

Prophylaxie pendant toute la durée du traitement immunosuppresseur et au-delà si immunodépression persistante.

Syndrome de Richter

Transformation en lymphome diffus à grandes cellules B. Altération brutale de l'état général, fièvre élevée, adénopathies rapidement extensives et douloureuses, LDH très élevées. Pronostic très sombre, diagnostic par biopsie ganglionnaire urgente.

Prévention

Surveillance clinique rapprochée : palpation ganglionnaire, dosage LDH régulier. Alerter immédiatement le médecin si altération brutale de l'état général avec adénopathies douloureuses volumineuses.

Signes d'alerte

Fièvre élevée persistante non expliquée par une infection · Adénopathies rapidement croissantes et douloureuses, souvent asymétriques · Amaigrissement rapide et significatif en quelques mois

Infections sévères par hypogammaglobulinémie

Première cause de décès dans la LLC. Pneumopathies récurrentes, sepsis, infections opportunistes (zona, pneumocystose, aspergillose). Liées à la baisse des immunoglobulines normales (hypogammaglobulinémie) et à l'immunosuppression des traitements.

Prévention

Dosage des immunoglobulines régulier, substitution par immunoglobulines IV si hypogammaglobulinémie profonde avec infections récurrentes. Prophylaxie cotrimoxazole et valaciclovir sous traitement. Vaccinations à jour.

Signes d'alerte

Fièvre supérieure à 38 degrés nécessitant une consultation rapide · Infections respiratoires ou ORL récurrentes (plus de 3 par an) · Zona extensif ou éruption cutanée inhabituelle sous traitement

Cytopénies auto-immunes (AHAI et PTI)

Dérégulation immunitaire provoquant une anémie hémolytique auto-immune (AHAI, la plus fréquente) ou un purpura thrombopénique immunologique (PTI). L'AHAI se manifeste par une pâleur brutale, un ictère et des urines foncées. Le PTI par un purpura cutané et des saignements.

Prévention

Surveillance régulière de l'hémogramme et du test de Coombs. Alerter le médecin si pâleur brutale, ictère, purpura ou saignements inhabituels.

Signes d'alerte

Pâleur brutale avec ictère conjonctival et urines foncées (AHAI) · Purpura cutané, ecchymoses spontanées ou gingivorragies (PTI) · Fatigue majeure d'installation rapide avec tachycardie

Comprendre la maladie : la LLC est une maladie chronique du sang à évolution souvent lente, compatible avec une vie prolongée. Les stades précoces ne nécessitent pas de traitement, une surveillance simple suffit.
Signes d'alerte : consulter en urgence si fièvre persistante, sueurs nocturnes, amaigrissement rapide, fatigue majeure, ganglions douloureux en augmentation rapide ou saignements inhabituels.
Prévention des infections : vaccinations à jour (grippe, pneumocoque, COVID-19), hygiène des mains rigoureuse, éviter les contacts infectieux, consulter rapidement si fièvre supérieure à 38 degrés.
Observance des thérapies ciblées : prise quotidienne régulière, ne jamais interrompre sans avis médical. Sous ibrutinib : signaler palpitations et ecchymoses, éviter les anti-inflammatoires. Sous venetoclax : boire abondamment les premières semaines.
Surveillance biologique : hémogramme régulier indispensable, signaler toute infection répétée ou saignement inhabituel à l'équipe soignante.
Qualité de vie : activité physique adaptée, alimentation équilibrée, soutien psychologique disponible. Ressources : France Lymphome Espoir, association Ellye, Ligue contre le Cancer.

Surveillance prioritaire

Hémogramme et lymphocytes

Tous les 3 à 6 mois en surveillance active, mensuel sous traitement, hebdomadaire sous chimiothérapie IV · Lymphocytes stables, temps de doublement lent. Sous ibrutinib : lymphocytose paradoxale transitoire normale puis décroissance progressive.

Alerte

Temps de doublement lymphocytaire rapide : alerter le médecin, critère d'initiation du traitementHyperleucocytose majeure : vérifier l'état neurologique et respiratoire, risque de leucostaseAscension rapide des lymphocytes après rémission : noter la cinétique sur la feuille de surveillance et transmettre au médecin

Cytopénies

Mensuel si cytopénies débutantes, hebdomadaire sous chimiothérapie · Hémoglobine, plaquettes et polynucléaires neutrophiles dans les valeurs cibles définies par le médecin.

Alerte

Anémie profonde : préparer le bilan pré-transfusionnel et le groupage de contrôleThrombopénie sévère avec saignements : alerter le médecin pour transfusion plaquettaire urgenteNeutropénie majeure avec fièvre : mesurer la température régulièrement et réaliser les hémocultures prescrites

Adénopathies et rate

Palpation à chaque consultation, mesure en centimètres et comparaison aux valeurs précédentes · Adénopathies inférieures à 3 cm stables, rate non palpable ou stable.

Alerte

Augmentation rapide des adénopathies : noter les mesures comparatives et transmettre au médecinAdénopathies douloureuses asymétriques avec fièvre et LDH élevées : alerter immédiatement le médecin, suspicion de RichterSplénomégalie massive avec douleurs abdominales : peser le patient quotidiennement et surveiller le périmètre abdominal

Toxicités des thérapies ciblées

Mensuel sous ibrutinib, quotidien puis hebdomadaire pendant la montée de venetoclax · ECG sinusal, absence d'hémorragies significatives, biochimie stable sous venetoclax.

Alerte

Palpitations et essoufflement sous ibrutinib : réaliser un ECG et transmettre le tracé au médecinEcchymoses extensives ou épistaxis sous ibrutinib : inspecter les sites de saignement et signaler avant toute chirurgie programméeHyperuricémie et hyperkaliémie sous venetoclax : alerter immédiatement le médecin et appliquer le protocole de lyse tumorale

Rôle IDE détaillé

Recueil initial : circonstances de découverte, antécédents familiaux hématologiques, comorbidités, traitements en cours
Examen clinique : palpation des aires ganglionnaires (taille en cm), recherche de splénomégalie, poids, température
Surveillance hémogramme : repérer la lymphocytose, l'anémie, la thrombopénie ou la neutropénie sur les résultats biologiques
Interrogatoire systématique : symptômes B (fièvre, sueurs, amaigrissement), infections récurrentes, saignements, dyspnée, asthénie
Évaluation psychosociale : anxiété post-diagnostic, besoins de soutien, ressources familiales et sociales

Références

Recommandations de prise en charge de la LLC (algorithmes) · FILO · 2020, actualisation 2021

Référentiel LLC : critères diagnostiques (Binet, score Matutes) · Oncologik

Venclyxto (vénétoclax) : recommandations sur le syndrome de lyse tumorale · ANSM · 2021

Imbruvica (ibrutinib) : mesures de réduction des risques cardiaques · ANSM · 2022

Contenu pédagogique destiné aux étudiants infirmiers. Ne remplace pas un avis médical professionnel ni les protocoles institutionnels en vigueur.

Les recommandations évoluent. Se référer systématiquement aux sources officielles (HAS, ANSM, RCP, sociétés savantes) et aux protocoles de l'établissement avant tout acte de soin.