Les transmissions ciblées.
Cibler, tracer, transmettre.
Mis à jour le 20 juin 2026
Transmission ciblée ou narrative ?
La transmission ciblée organise la partie narrative du dossier de soins autour d'un problème précis, au lieu de raconter la journée heure par heure. Elle rend visible votre raisonnement : un problème, les données qui le décrivent, les actions menées, le résultat obtenu.
La transmission narrative, elle, déroule un récit chronologique : longue, redondante, elle noie l'information qui compte. La transmission ciblée isole l'essentiel et se lit d'un coup d'œil. C'est le modèle dominant dans les services français.
Née aux États-Unis dans les années 1980 (le « Focus Charting » de l'infirmière Susan Lampe), la méthode s'est imposée en France comme l'écriture de référence du dossier de soins.
Le problème du jour
Une cible est un énoncé court et précis qui attire l'attention sur un problème, un événement ou une préoccupation concernant le patient.
C'est « le problème du jour » : ce qui sort de l'ordinaire et mérite d'être suivi.
Une cible peut être
- un diagnostic infirmier (douleur, anxiété, risque de chute)
- un symptôme ou une perturbation (dyspnée, fièvre, fausse route)
- un événement marquant (chute, refus de soin, fugue)
- une réaction à un traitement ou à un soin
- une émotion, un comportement, une préoccupation exprimée
- Cible juste
- À ne pas mettre en cible
- Douleur thoracique
- « Infarctus » : c'est un diagnostic médical
- Anxiété face à l'intervention
- « Pose de perfusion » : c'est un acte de soin
- Chute pendant la nuit
- « Réfection du pansement » : soin planifié, il va au diagramme
- Refus de traitement
- « Alimentation » seule : trop vague, c'est un besoin générique
Une cible décrit un problème, jamais une maladie nommée ni un geste réalisé. Le diagnostic médical reste au médecin ; le soin répétitif et planifié va au diagramme de soins.
Le diagramme de soins, c'est l'autre moitié du dossier : une grille où l'on coche les soins planifiés et répétitifs (toilette, constantes programmées, distribution des traitements, pansements prévus). La transmission ciblée, elle, trace ce qui sort de l'ordinaire. Ne réécrivez pas en cible ce qui est déjà au diagramme.
Une cible peut aussi viser un risque, pas seulement un problème déjà installé : « risque de chute », « risque d'escarre ». On la trace en préventif, sur la même trame. Pour un risque d'escarre : les données qui l'objectivent (un score de Braden bas, l'immobilité, la dénutrition), les actions de prévention (matelas adapté, changements de position, surveillance des points d'appui), puis le résultat à la réévaluation (pas de rougeur à J+1). Un risque de chute se trace pareil, avec ses propres repères (antécédent de chute, troubles de l'équilibre, psychotropes). C'est un classique du stage comme de l'évaluation.
Le DAR, en clair
À chaque cible, vous rattachez trois éléments, toujours dans cet ordre. C'est la trame qui transforme une note en raisonnement traçable.
ce que vous observez : le ressenti et les mots du patient (subjectif), les signes et les mesures (objectif). Elles valident la cible.
ce que vous faites : soins du rôle propre, application des prescriptions, alerte du médecin. Jamais d'action sans donnée.
ce qui a changé : la réaction du patient, l'évaluation. Le R ferme la cible, ou la laisse ouverte.
Deux règles tiennent toute la méthode : jamais d'action sans donnée, jamais de données sans résultat. Le R peut attendre la réévaluation, et la cible reste ouverte jusque-là, parfois d'un poste à l'autre. Ce qu'on ne veut pas, c'est une cible refermée sans avoir jamais été évaluée.
Cible : douleur thoracique de Mme L., apparue à 14 h 30
Mme L., 60 ans, hospitalisée en cardiologie. En début d'après-midi, elle signale une douleur dans la poitrine. Voici la transmission ciblée, du premier signe au résultat.
- DDonnées
- Douleur rétrosternale constrictive cotée 7 sur 10, irradiation au bras gauche, sueurs, patiente angoissée et pâle. Pouls 102, pression 148/86, saturation 96 % en air ambiant. Survenue au repos, sans effort déclenchant rapporté.
- AActions
- Mise au repos en position demi-assise, prise des constantes, électrocardiogramme réalisé selon le protocole de service. Médecin prévenu sans délai. Antalgie administrée sur prescription obtenue lors de l'alerte. Surveillance rapprochée mise en place.
- RRésultats
- Médecin présent à 14 h 45. Douleur réduite à 3 sur 10 après antalgie, constantes stabilisées (pouls 88, pression 132/80), patiente plus calme. Cible maintenue ouverte, surveillance poursuivie.
Tout reste dans le rôle infirmier : observer, mesurer, alerter, appliquer la prescription, tracer.
La cible dit « douleur thoracique », pas « infarctus » : nommer la maladie reste au médecin.
En stage, beaucoup de transmissions sont vagues ou bâclées en fin de poste (« patient algique, RAS »), et le résultat saute. Le modèle ci-dessus est la cible à viser, pas la moyenne de ce que vous lirez : c'est ce qui sépare une transmission utile au suivant d'une ligne pour cocher la case. Vos cibles ouvertes sont aussi le support de la relève orale entre équipes : une cible claire, c'est déjà une consigne prête à passer au poste suivant.
La transmission ciblée ne sert pas qu'au somatique. Le relationnel, souvent le plus difficile à tracer sans juger, se rédige sur la même trame.
Cible : anxiété de Mme Roux, la veille de son intervention
- DDonnées
- Mme Roux, 54 ans, opérée demain d'une cholécystectomie. Ce soir, elle exprime son inquiétude : questions répétées sur l'anesthésie, dit « j'ai peur de ne pas me réveiller », sommeil de la nuit précédente difficile. Reste coopérante, pas d'agitation.
- AActions
- Temps d'écoute pris au calme, sans banaliser. Déroulé de la prise en charge réexpliqué dans mon champ. Ses questions d'anesthésie, hors de mon périmètre, notées et transmises pour la visite pré-anesthésique. Inquiétude transmise au médecin et à l'équipe ; prémédication appliquée si elle est prescrite.
- RRésultats
- Mme Roux verbalise se sentir mieux comprise et avoir confié ses questions à l'anesthésiste. Sommeil de cette nuit à surveiller. Cible maintenue ouverte jusqu'au départ au bloc.
On trace ce qu'elle dit et ce qu'on observe, jamais une étiquette (« capricieuse »). L'anxiété est une cible à part entière, suivie comme une douleur.
La macrocible, en MTVED
La macrocible est une synthèse de la situation à un moment clé : l'admission surtout, mais aussi un retour de bloc, un transfert, une sortie ou un événement majeur. Là où la cible isole un problème, la macrocible donne la vue d'ensemble. Un moyen mnémotechnique reconnu la structure : MTVED.
motif d'hospitalisation, antécédents, symptômes, diagnostic médical (rapporté, pas posé par vous).
traitements, examens, surveillances et régimes en cours.
le ressenti du patient, son anxiété, ses réactions.
famille, aides à domicile, contexte social et de vie.
la synthèse et les objectifs de soins, en vue de la suite (appelé Développement dans certains services).
Macrocible d'entrée : M. Durand, 68 ans
Admis ce jour en cardiologie pour un essoufflement qui s'aggrave, sur une insuffisance cardiaque connue, après un écart de régime sans sel ; antécédents d'hypertension et de fibrillation auriculaire sous anticoagulant (Maladie). Vu par le cardiologue : diurétiques par voie veineuse, surveillance du poids et de la diurèse, électrocardiogramme et bilan sanguin réalisés (Thérapeutique). Patient anxieux face à l'essoufflement, qui craint de « ne plus pouvoir rentrer chez lui », troisième hospitalisation en un an (Vécu). Vit avec son épouse, autonome au quotidien, suivi par une infirmière libérale pour son anticoagulation (Environnement). Objectifs : soulager l'essoufflement, sécuriser l'anticoagulation, reprendre l'éducation au régime sans sel et au suivi du poids avant le retour à domicile (Devenir).
SAED ou DAR ?
On les confond souvent. Le SAED structure ce que vous dites ; le DAR structure ce que vous écrivez. Un même épisode peut déclencher les deux : un appel au médecin (SAED) et une trace au dossier (DAR).
- SAED (oral)
- DAR (écrit)
- Communication orale, en temps réel
- Trace écrite dans le dossier
- Alerter, faire venir, demander un avis
- Documenter le problème et son suivi
- Situation, Antécédents, Évaluation, Demande
- Cible, puis Données, Actions, Résultats
- Outil HAS d'alerte (adaptation du SBAR)
- Méthode de traçabilité du raisonnement
Les pièges classiques
Mettre un diagnostic médical en cible
La cible décrit un problème (« dyspnée »), pas une maladie nommée (« pneumonie »). Nommer la maladie reste au médecin.
Mettre un acte de soin en cible
Une perfusion ou un pansement n'est pas une cible : c'est une action, ou un soin planifié qui va au diagramme.
Une cible ou des données vagues
« Le patient ne va pas bien » ne se suit pas. On écrit la température, la cotation de la douleur, le pouls.
Oublier le résultat
Sans le R, la cible reste ouverte et personne ne sait ce que l'action a donné. C'est l'erreur la plus fréquente.
Glisser un jugement de valeur
On écrit ce qu'on observe (« refuse les soins d'hygiène »), pas une étiquette (« patient désagréable »).
Oublier date, heure et signature
Une transmission non datée et non signée perd sa valeur : on ne sait ni quand ni par qui elle a été faite.
Tracer engage votre responsabilité
Tracer n'est pas une option : c'est une obligation inscrite dans le rôle infirmier, redéfini par le décret du 24 décembre 2025.
« Il initie et assure la traçabilité des soins infirmiers dans le dossier du patient. »
Le dossier de soins a valeur de preuve : ce qui n'est pas tracé est réputé non fait, et chaque transmission engage la responsabilité de son auteur. D'où des écrits datés, signés, factuels et lisibles, aujourd'hui le plus souvent sur logiciel (cibles préparamétrées, signature électronique) sans que les exigences changent. Une nuance utile : l'obligation porte sur la traçabilité, pas sur un format imposé. Les transmissions ciblées sont la méthode professionnelle de référence, pas une règle de droit en elles-mêmes.
- Qu'est-ce qu'une transmission ciblée ?
- C'est une façon d'écrire dans le dossier de soins en partant d'un problème précis, la cible, suivie des données qui le décrivent, des actions menées et du résultat obtenu : c'est le DAR. Elle remplace le récit chronologique par une note structurée, lisible et centrée sur ce qui compte.
- Que veut dire DAR ?
- DAR signifie Données, Actions, Résultats. Les Données sont ce que vous observez (ressenti du patient, signes, mesures) ; les Actions, ce que vous faites ; les Résultats, ce qui a changé après l'action. Les trois se rattachent toujours à une cible.
- Quelle différence entre une cible et une macrocible ?
- La cible isole un problème ponctuel (une douleur, une chute). La macrocible est une synthèse de toute la situation à un moment clé, surtout à l'admission, souvent structurée en MTVED : Maladie, Thérapeutique, Vécu, Environnement, Devenir.
- Transmission ciblée ou SAED : quelle différence ?
- Le SAED (Situation, Antécédents, Évaluation, Demande) est un outil de communication orale pour alerter un autre professionnel, par exemple appeler le médecin. La transmission ciblée (DAR) est une trace écrite dans le dossier. Un même épisode peut donner lieu aux deux.
- Peut-on mettre un diagnostic médical en cible ?
- Non. La cible décrit un problème infirmier ou un symptôme (« douleur thoracique »), pas une maladie nommée (« infarctus »), qui relève du médecin. Si le médecin pose un diagnostic, vous le notez dans les données en le lui attribuant.
- Légifrance, Article R.4311-1 du Code de la santé publique (traçabilité des soins, décret n° 2025-1306)
- HAS, Saed : un guide pour faciliter la communication entre professionnels de santé (2014), adaptation française du SBAR (pour la distinction SAED et DAR)
- Légifrance, Arrêté du 20 février 2026 relatif au diplôme d'État d'infirmier (référentiel de formation : la traçabilité et les transmissions, attendus de la formation)
Sources primaires françaises, vérifiées en juin 2026.
Démarche de soins infirmière
Les 5 étapes de la démarche de soins (recueil, diagnostic infirmier en PES, planification, réalisation, évaluation), un exemple rédigé complet et les pièges à éviter.
LireSAED : la transmission orale
Situation, Antécédents, Évaluation, Demande : structurer une transmission orale, un exemple d'appel complet, les variantes SBAR/ISBAR et la différence avec le DAR.
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